1964 OU LES MÉMOIRES D'UN BEATLES RATÉ

Extrait pour le site web des Tempêtes


Mise en situation : Le 8 septembre 1964, le groupe Les Tempêtes a joué au Forum de Montréal en première partie des Beatles. Steve, Marc, Paul et François ont présenté les quatre chansons originales de leurs deux 45-tours devant des milliers de jeunes fans qui n’attendaient qu’une seule chose : que les Beatles s’amènent sur scène !

Une fois leur courte prestation terminée, Les Tempêtes ont pu assister au spectacle de leurs idoles. Ils n’ont presque rien entendu en raison du vacarme causé par les hurlements hystériques de la foule. Peu importe : ils venaient de vivre un moment historique. Les Beatles ont quitté après un concert d’une trentaine de minutes.

Steve, Marc, Paul et François devaient maintenant réintégrer leur vestiaire, comme le leur avait demandé leur gérant, monsieur Roger. Mais une surprise de taille les y attendait…

Chapitre 25

Je me sentais comme un saumon qui doit nager à contre-courant. Nous fendions péniblement la foule qui, compacte, circulait dans les allées du Forum de Montréal pour sortir. De notre côté, nous devions réintégrer notre loge à la demande de monsieur Roger, pour on ne savait trop quelle raison. Pas une seule fois, dans cette masse de monde, quelqu’un a crié : Les Tempêtes !

C’était désolant ! À croire que personne ne nous connaissait ou ne nous reconnaissait.

J’ai senti la douce main de Michelle glisser dans la mienne, comme pour me rappeler qu’elle était là… et pour que l’on ne s’éloigne pas trop l’un de l’autre. Jacques Robichaud, notre saumon de tête, essayait d’ouvrir la voie contre vents et marées. Au bout d’un interminable dix minutes, qui nous a laissés en sueurs, nous avons atteint notre destination.

Nos oreilles ont continué de bourdonner en raison du bruit de la foule et de la musique des Beatles. Nous en aurions sûrement encore pour quelques heures à être incommodés de la sorte.
Des policiers nous ont barré la route pour nous interdire l’accès au vestiaire.

- On est des musiciens, a plaidé Jacques Robichaud, sans rappeler que le on exclut la personne qui parlait.
- C’est ça, et moi, je suis la reine d’Angleterre, a répondu durement un policier. Circulez !
- Mais on a joué tout à l’heure sur la scène, avant les Beatles ! avons-nous protesté d’une même voix, notre on étant inclusif.
- Pas tous en même temps ! s’est emporté le policier.
De son redoutable gourdin, il a désigné notre bassiste Paul.
- Toi, le bavard aux cheveux longs. Je peux reconnaître les grands gueules dans ton genre à deux milles à la ronde. Explique-moi ce que vous voulez faire ! Rencontrer les Beatles ? Vous voulez embrasser la poignée de porte de leur vestiaire ? Eh, je ne suis pas né de la dernière pluie.

Paul nous a consultés du regard et a haussé les épaules en guise de réponse.

- C’est bien ce que je croyais, a clamé le policier. Allez donc acheter une cannette d’air respiré par les Beatles, ça vous calmera…
Au même moment, monsieur Roger s’est interposé. Il n’avait plus sa perruque. Une fille la lui avait volée pendant qu’il regardait ailleurs…
- Mais où étiez-vous ? On vous attend depuis vingt minutes ! Qu’est-ce qui vous a mis en retard ?
- C’est la reine Élizabeth ! ai-je répondu, en saluant sa majesté le policier.

Celui-ci nous a laissés passer sans abandonner pour autant son air méprisant.
- Bande de pouilleux, a-t-il marmonné.
Le visage de monsieur Roger s’est illuminé lorsqu’il a aperçu sa nièce.
- Ah, tu étais là, trésor ! As-tu aimé le spectacle ?
- Oui, mon oncle. Les Tempêtes étaient formidables !
- Non, Michelle. Je te parle du vrai spectacle, celui des Beatles !
Son regard est devenu soupçonneux lorsqu’il a surpris nos mains toujours ensemble. Instinctivement, j’ai voulu relâcher celle de Michelle, mais elle a serré la mienne avec encore plus de fermeté. Je lui ai souri avec bienveillance.

- Merci quand même ! a bougonné mon frère, insulté de la remarque de mon oncle Roger…
- Ne le prenez pas personnel, les garçons. Je dois d’ailleurs vous parler à ce sujet. J’ai remarqué certains détails…
Le reste s’est perdu dans le brouhaha de gens qui se sont massés dans le couloir menant au vestiaire. Toutefois, monsieur Roger nous a entraînés plus loin vers une autre porte, gardée par un seul policier.
- Ce n’est pas notre vestiaire, a signalé Jacques Robichaud.
- Je sais, a répondu monsieur Roger. Mes amis ont besoin de votre aide.

Avant de pouvoir comprendre de quels amis il s’agissait, monsieur Roger a ouvert la porte sur… John, Paul, George et Ringo !
Paralysés...

Nous étions figés sur place, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, incapables de produire le moindre son.

Ces quatre musiciens populaires que nous adorions, et que nous imitions même, que nous avions applaudis à tout rompre, il y a de ça quelques minutes à peine, les idoles de millions de jeunes se trouvaient à quelques pieds de nous, l’air décontracté. Ils semblaient discuter avec un autre type, qui devait être la version anglaise de notre Jacques Robichaud.

Monsieur Roger nous a poussés à l’intérieur.

- Vous allez attirer l’attention si vous restez plantés là.
J’en ai oublié presque la présence de Michelle à mes côtés. Monsieur Roger a fait les présentations d’usage, en anglais.
- Il faut leur pardonner, ils sont nerveux, a expliqué monsieur Roger aux Beatles.